L'excès dans la boulimie et l'anorexie

Comment entendre l'excès dans la boulimie et dans l'anorexie ?

 

Là où la loi du tout ou rien domine et fait de la nourriture une source de préoccupation constante, une obsession qui ne laisse aucun répit.

 

Cet excès serait-il un mode d'existence qui pose, souvent de manière dramatique, avec le corps la question de la limite et interroge comment le don et la séparation se sont négociés entre la mère et l'enfant ?

 

Je ne vous ferai pas bien sûr la théorie de la boulimie et de l'anorexie car d'une part ces troubles de l'oralité peuvent apparaître au sein de structures psychiques diverses et que d'autre part le contexte où surviennent des conduites boulimiques ou anorexiques et leur signification sont différentes d'un individu à l'autre mais aussi chez un même selon le moment de son évolution.


Je vais essayer de vous dire là où j'en suis de mes repères qui sont en fonction de mes lectures et de ma pratique de psychanalyste.


"Au début était l'acte" écrit Freud en conclusion de Totem et Tabou.

 

Le premier gazouillement de l'enfant sera prélevé sur l'Autre à partir des sons entendus. Cet acte est d'emblée dépendant de l'Autre : il faut des paroles autour de lui pour qu'il puisse s'en saisir. Ce babil de l'enfant, ou son cri, devra être entendu comme un appel… C'est à dire que la mère réalise que l'enfant s'adresse à elle et qu'elle en prenne acte en lui répondant, en donnant du sens à ce babil. Elle lui dira par exemple : "tu as soif"… "tu veux que je te prenne dans les bras"… etc… supposant à l'enfant une certaine demande organisée autour d'un objet.


C'est cette réponse de la mère qui fera que le babil de l'enfant se transformera en signifiant de la demande et lui permettra d'entrer dans le langage. La mère s'adresse à l'enfant, elle lui dira par exemple "tu es beau"… mais elle ne pourra pas lui dire qui il est : il y a un manque au niveau du langage, on ne peut pas tout dire.


La mère donne le sein. La manière de donner est fondamentale. Si la mère cède le sein mollement, machinalement, en dehors de toute relation à l'enfant, elle sera vécue comme non désirante. Le besoin de nourriture compulsif de la boulimie pourrait être alors substitut au défaut de ces signes d'amour qui accompagnent le don du sein : un sourire, une caresse, un regard, des mots porteurs de l'envie de communiquer, d'entrer en relation avec l'enfant. Une jeune femme en analyse a mis en relation son besoin de nourriture avec la manière dont sa mère avait reçu ses paroles : "mes mots n'ont pas été entendus, ils ont été absorbés. J'ai été absorbée avec".

Pour que la mère puisse donner le sein, il faut qu'elle puisse s'en séparer, qu'elle ne soit pas toute dans le sein qu'elle donne.


"Le nourrisson accepte d'autant mieux mieux le lait maternel que celui-ci est ondé comme un mot d'esprit" (A. Didier-Weil, Les trois temps de la loi, seuil, 1995). Si ce n'était pas le cas, la mère pourrait se sentir persécutée par la demande ou le refus de l'enfant. L'enfant rencontrerait alors une demande tyrannique à laquelle il serait difficile d'échapper… sinon par l'anorexie justement.


Le sevrage est ponctuel et progressif. Chaque fois qu'un enfant tête, il réalise l'expérience du sevrage partiel. Cette expérience de la perte est très importante. Elle est inévitable et constante.

C'est dans cette perte sans cesse renouvelée que le désir et la parole trouvent à se loger.

En même temps, elle s'accompagne d'un sentiment de douleur. Pour que l'enfant accepte de quitter ce sein, il faut que la mère soit prête à sevrer l'enfant, il faut aussi que cela ait valeur de promotion nous dit Françoise Dolto ("Au jeu du désir, Seuil, 1981).


La mère s'adresse à l'enfant mais aussi à d'autres. Elle n'est pas toujours là, elle désire ailleurs,  introduisant ainsi ce que les psychanalystes appellent la métaphore paternelle

L'enfant pourra réaliser qu'il n'est pas tout pour elle. Chaque enfant réagira différemment, acceptera plus ou moins de ne pas être tout pour sa mère. Certains préfèreront être rien - si je ne suis pas tout, je suis rien - D'autres le négocieront mieux.


On parle souvent de l'importance du père. Les psychanalystes parleront de fonction paternelle qui sera soutenue par le père ou quelqu'un d'autre qui compte pour la mère. Il ne suffit pas qu'un père soit là pour que la fonction opère, il faut que la parole de ce père compte pour cette mère.

L'enfant est d'emblée confronté au fait qu'il n'y a pas de rapport direct de sujet à sujet. Il faut passer par le langage et dans le langage, nous l'avons dit, il y a un manque : on ne peut pas tout dire.

L'enfant va aussi avoir à faire avec un manque dans l'image.

Pour Lacan, le moment constitutif pour l'enfant se situe quand il se reconnaît dans le miroir.

Lacan fera de cette image spéculaire l'ombilic de tous les objets à venir non seulement des objets d'amour mais de n'importe quel objet y compris l'objet de connaissance dans la mesure où ne sera considéré comme objet que ce qui sera investi narcissiquement. Mais pour que cette image prenne fonction de repère, il faut qu'elle soit un élément de la chaîne où le désir de l'Autre s'articule. De cet Autre, en se retournant vers lui, l'enfant devant le miroir va attendre un assentiment, pour lire dans son regard un signe de reconnaissance par lequel l'enfant fait entériner la valeur de son image.

Là où l'enfant se voit étant vu par l'Autre va permettre à l'enfant de réguler et médiatiser la relation imaginaire à l'autre et de ne pas être captif de son image.

Dans ce retournement vers l'Autre, il y a une différenciation entre l'image dans le miroir et l'objet qui fait défaut (l'enfant ne va pas voir son propre regard). Cette régulation crée un écart entre l'image et l'objet.

Le regard, les paroles des parents véhiculeront leurs idéaux, leurs exigences.

Dans ces différents temps d'articulation entre la mère, le père, l'enfant, plusieurs façons de donner, plusieurs façons de recevoir, d'entendre le don, le manque, la demande et d'y répondre. L'enfant peut choisir des stratégies différentes étant entendu bien sûr qu'il est dépendant de la façon dont ses parents eux-mêmes ont négocié le manque et l'ont transmis en fonction de leur histoire personnelle, en fonction du moment où ils ont eu cet enfant (mère ou père désirants ou déprimés, désir de garçon ou de fille, deuils dans l'entourage…).


La marge de manoeuvre sera plus ou moins grande pour l'enfant pour : 

- accepter ou pas de ne pas être tout pour l'Autre

- ne pas attendre tout de l'Autre ou attendre "pas tout" de l'Autre

- comprendre qu'il y a une partie à jouer par le sujet lui-même. Certes le langage lui vient de l'Autre mais il lui faudra le conquérir, se l'approprier

- ne pas entendre que ce qui n'est pas donné est refusé ou est dû à une mauvaise volonté de l'Autre.

 

De tout ce qui précède, il en découle que certains sujets peuvent répondre, face à un conflit psychique, à une détresse, à une difficulté dans leur rapport avec les autres, à une frustration d'amour, en se leurrant dans la pleinitude physique passagère que peut provoquer la nourriture. Le recours à la nourriture est alors une tentative de court-circuiter la dépendance à l'Autre, la dépendance à la langue et d'agir une relation sans médiation à l'égard de l'objet.

Mais, et c'est là que tout symptôme a une double face, il est en même temps un mode de jouissance et également une tentative de dire quelque chose.

Les crises de boulimie peuvent être une prothèse, une défense contre un noyau très dépressif, un soutien du rapport à l'autre. "Celui qui mange n'est plus seul" dit le monstre Chapalu (Apollinaire, "L'enchanteur pourrissant", Gallimard, 1921).

C'est pourquoi, il peut paraître vain de vouloir faire maigrir quelqu'un tant que manger représente une tentative douloureuse certes, mais une tentative quand même de poser son existence, de lutter contre une souffrance psychique non reconnue.

Face à une mère ne lui laissant pas d'espace, face à un sein gavant ou à un regard pénétrant voulant tout savoir, un sujet peut choisir de refuser la nourriture par laquelle son besoin est pleinement comblé et son désir parfaitement étouffé.

Seul subsisterait un désir absolu, mortel dans sa pureté. Il ne sera pas sans risque alors de vouloir faire prendre du poids à une anorexique dans une démarche thérapeutique active car elle qui ne sait vivre autrement qu'en refusant la nourriture n'est pas guérie quand elle se remet à manger. Son choix dangereux n'en reste pas moins une quête d'une autre vie.

 

 

Le psychanalyste va d'abord permettre aux personnes venant lui parler de rétablir une adresse possible de leurs questions. Elles ont traversé des moments difficiles où elles n'ont pas trouvé quelqu'un proche d'elles qui puisse les entendre et leur permettre d'exprimer et de formuler leur malaise. Le psychanalyste est amené parfois à aider certains patients à reconstituer les évènements cruciaux de leur histoire, à nommer leurs émotions cachées ou réprimées.

Ces personnes évoquent des scènes traumatiques graves en disant qu'elles n'en ont jamais parlé, qu'elles n'ont jamais pensé qu'elles avaient une quelconque conséquence dans leur histoire. 

Quand un sujet met en avant ses excès alimentaires, il est important de lui laisser entendre que le véritable enjeu n'est pas là et de lui permettre de repérer la fonction que remplit ce symptôme pour lui.

Le patient, à travers ses lapsus, ses rêves, pourra être surpris par ce qu'il dira…

La vision du psychanalyste est de permettre au sujet de produire un discours qui restait jusque là enkysté dans le symptôme et d'amorcer le mouvement qui permet le déplacement de la problématique contenue dans le symptôme.

 

 

 

Kathy SAADA,

publication dans Actes - Séminaire "Excès et pathologie de l'excès" - 10 au 14 juin 1996 - Institut Ferplé - Paris