ECARTS

 

Ecart se dit de l'action de s'écarter d'une position. Au dix-septième siècle, Madame De Sevigné l'utilisait dans le sens de digression, de parenthèse. Le sens que je retiendrai est celui du pas de côté, de l'intervalle, de la distance. Faire un écart, c'est opérer un déplacement vis à vis de l'attendu et du convenu.

Freud nommait les deux axiomes de la psychologie des foules "l'exaltation des affects" et "l'inhibition de la pensée". Le groupe pousse au conformisme et à la crédulité : chacun invitant l'autre à être conforme à la pensée commune : parents, professeurs, religieux nous conseillent d'avoir une modalité d'existence conforme, celle qui convient, celle qui est reconnu par le groupe social.

Mais le pari freudien est que la psychologie des foules rencontre à certains moments celle des individus et l'inconscient de chacun. Remettre en question une modalité d'existence qui cherche à s'imposer implique un mouvement et un engagement. Cela implique de se risquer à inventer. Chacun, chacune aura sa façon singulière de faire avec.  Foucault écrit dans "Les mots et les choses", "La pensée, au ras de son existence, dès sa forme la plus matinale, est en elle-même une action, un acte périlleux".

La délégation de notre propre responsabilité est un grand soulagement qui allège du risque de se tromper. Penser est source d'angoisse : cela nécessite d'accepter de passer par une certaine solitude. L'expérience de la solitude s'enracine dans l'enfance, solitude de l'enfant qui s'élance dans la vie et qui rencontre un réel qui ne fait pas sens pour lui : des zones d'ombre au bord du langage et l'opacité du corps jouissant. Solitude traumatique de l'enfant quand il rencontre un Autre (lieu du langage habité par des autres, père, frère, soeur) qui ne répond pas toujours à sa demande et à ses exigences pulsionnelles, non seulement en fonction de son absence (l'Autre désire ailleurs) mais aussi du fait de l'impossibilité de structure de l'Autre à répondre. L'Autre ne peut pas tout bien heureusement. L'écart structural entre les exigences pulsionnelles de l'enfant et les réponses de l'Autre ne sera pas vécu de la même façon par chacun. La réponse que chaque enfant fera, sera singulière : il fait alors l'expérience de la solitude dans cette marge de liberté et d'interprétation face à ce qui advient. Le rapport de l'enfant au langage, aux objets, aux images se construit. L'écart s'explore. Sa pensée se constitue dans cette mise en tension. L'enfant bricole une langue à lui, à partir de celle des autres. En effet, l'enfant pris dans lalangue est partie prenante en y introduisant sa dimension subjective. Ainsi, nous pouvons dire que l'inconscient est la façon singulière qu'à chacun de nous d'être imprégné par le langage, d'entendre et d'interpréter les paroles de l'Autre et aussi la façon dont notre corps a répondu aux paroles de l'Autre. Nos symptômes expriment la façon de résister, pour pouvoir survivre en tant que sujet, à une fidélité absolue à l'Autre.

L'enfant qui a été parlé avant même de pouvoir faire entendre sa voix, avant sa naissance, doit passer par les mots de l'Autre (en fonction de ce qui circule d'une génération à l'autre et des discours sociaux et politiques de l'époque). Mais l'enfant fera sa cuisine, son babil sera choisi parmi les mots entendus ; il pourra jouer avec les mots, or la pensée dépend des mots.

Cela lui sera facilité si sa mère peut :

- reconnaître la singularité de ce nouvel être

- donner un sens partiel aux paroles de l'enfant et non pas un sens absolument vrai qui serait surmoïque

- ne pas être toute dans le sein qu'elle donne pouvant alors supporter la demande ou le refus de l'enfant : en effet, la soumission de l'enfant est souvent la peur de perdre son amour, son soutien. Peur aussi de perdre le garant qu'est l'adulte pour lui.

- accepter le droit au secret de son enfant nécessaire pour pouvoir penser, nous dit Piera Aulagnier, pour que penser soit source de plaisir. L'être humain peut être terrorisé à l'idée d'être dépossédé de toute possibilité de choix sur son silence et sa parole. Si le droit de dire comme l'écrit si bien Blanchot est la forme même de la liberté humaine, l'ordre de tout dire imposerait un état d'esclavage absolu.

 

A la solitude originaire, à celle nécessaire pour penser et créer, le discours capitaliste ajoute une solitude redoublée qui laisse chacun seul avec sa jouissance. La mondialisation nous menace de son uniformisation sans écart entre les pensées.

 

L'instrumentalisation des hommes par le marché, la ségrégation, la précarité des liens entraînent un individualisme cynique : chacun est préoccupé de sa propre jouissance et on assiste à un déclin des valeurs universelles.

 

Alors que Freud disait que le travail de la civilisation invite les hommes à renoncer à une part de satisfaction pulsionnelle en étant soutenus par un idéal, par une éthique, on assiste à un court circuit qui met directement chacun avec les objets censés le combler.

 

La chanson de Goldman : "Les choses",

 

"Si j'avais, si j'avais ça

 

 Je serai ceci, je serai cela

 

 J'envie ce que les autres ont

 

 Je crève de ce que je n'ai pas",

 

souligne comment la société de consommation ravive les liens de rivalité entre les hommes, leur vécu de frustration. Elle peut entraîner des constructions haineuses de rejet d'un autre censé responsable de ce manque. Cette rivalité entre frères, Lacan l'a dépliée avec Saint-Augustin : l'enfant pâlit devant le bébé au sein, devant ce qu'il avait jadis et qu'il se trouve avoir perdu.

 

Devenir frères, au sens où ce qui nous serait semblable est cet exil dans la langue que nous avons en commun, est un long chemin : "de la "frèrocité" à la fraternité.

 

La course éperdue vers ces objets jamais satisfaisants, que promeut le discours capitaliste, n'est-elle pas le moteur d'une désillusion qui en retour rend certains jeunes sensibles à des discours aux valeurs guerrières et verrouillées ? Ces discours totalitaires les enrôlent vers des combats extrêmes qui maîtrisent peut-être l'angoisse en donnant un mode de pensée pré-établi, en construisant des certitudes bien inquiétantes et l'adhésion totale à une croyance. Mais le discours capitaliste, même s'il est prégnant, n'est pas le seul. Lacan, pour parler des modalités des liens sociaux, a avancé des discours. Tout discours est travaillé par de l'hétérogène, par des contradictions, de la différence. De plus, les discours sont des liens entre des êtres qui ne sont pas tous semblables, ce qui laisse place à une marge de liberté, à la révolte qui n'est pas seulement en acte mais qui commence avec la pensée. Un discours n'a de portée qu'en tant qu'on s'y prête. Hanna Arendt soulignait que c'est dans le vide de la pensée que la barbarie se déploie.

 

Si l'autorité parentale n'est plus la même que du temps de Freud, dès 1954, Hanna Arendt se demandait si les adultes étaient encore responsables du monde qu'ils offraient à leurs enfants.

 

Un certain discours politique a abandonné la dignité de sa propre tâche, faisant surgir une façon de parler qui ne s'articule plus à l'Autre du désir, caractérisé par son manque (dont on ne sait pas ce qu'il veut, le désir lui-même se constituant dans la rencontre avec le désir de l'Autre), mais qui s'articule à la statistique, à ce qui se comptabilise en terme de rentabilité. Cette parole est rabattue sur la conformité, les protocoles, l'évaluation, les prescriptions.

 

Michel de Certeau, dans son livre "L'invention du quotidien", s'interroge sur l'art ou la manière de faire des usagers, sur les stratégies et tactiques qui sont articulées sur les détails du quotidien. Les consommateurs, nous dit-il, produisent par leur pratique signifiante quelque chose qui pourrait avoir la figure des "lignes d'erre" dessinées par les jeunes autistes de Deligny, ce sont des "lignes d'existence". Leurs trajectoires forment des phrases imprévisibles, des traverses en partie illisibles.

La statistique se contente de classer, de calculer. Elle saisit le matériau des pratiques et non leur forme, elle repère les éléments utilisés et non le "phrasé" dû au bricolage, à l'inventivité 

 

Kathy SAADA