DU TRAUMA AU TRAUMATISMES : position du sujet

Il est certes naturel qu’une personne ayant vécu un événement traumatique se sente victime, car elle a subi l’effraction d’une violence qui fait irruption, violence impossible à anticiper ou à éviter et qui a laissé des séquelles, des traces. 

L’écoute, l’empathie, la reconnaissance juridique et sociale peut être importante pour aider la personne à sortir de la solitude où elle était.  En ce sens il est plus facile de parler aujourd’hui de ce qui faisait honte autrefois et de sortir de la solitude absolue (cf. mouvement « Me too »). Le risque, l’impasse, peut-être de rester victime et qu’être victime devienne une identité. 

Le pari de la psychanalyse est que derrière la victime il y a un sujet avec une histoire singulière, une façon singulière de lire l’événement traumatique vécu (la réalité n’est accessible qu’à travers la réalité psychique et le fantasme de chacun) et une façon singulière d’y faire face. L’effet d’un traumatisme n’est pas identique pour tous les sujets, car entre une cause traumatique et ses suites symptomatiques, il y a l’inconscient. D’autre part il y a une responsabilité du sujet dans ses réponses et ses réactions aux accidents, aux malheurs de la vie. 

Il ne suffit pas de parler, encore faut-il que cette parole trouve un point d’accueil dans l’Autre. L’analyste  écoute le récit de la scène traumatique qui parfois s’entend en creux, en acceptant de se laisser traverser par le vécu de celui qui parle sans s’en défendre (il accepte que ses propres traumatismes soient revisités par ce qu’il entend) mais sans être capturé ni par le vécu de l’autre ni par le sien. Pour Ferenczsi, psychanalyste hongrois contemporain de Freud, l’expérience doit être revécue dans le cadre transférentiel avec l’aide de la pensée de l’analyste afin de permettre son élaboration.

Léa, rentrant d’une soirée, aperçoit sa maison qui brûle. Par la suite, elle fut entourée, encouragée à parler de l’événement. Ont suivi des cauchemars, des images qui tournaient en boucle. Longtemps après ces événements elle rencontre un analyste, elle disait savoir la raison de ses tourments : cet incendie provoqué par un court-circuit électrique. Lors d’une des rencontres avec l’analyste, elle dit qu’elle avait « tout » perdu. L’analyste ne fit pas de commentaire, mais interrogea ce « tout ». Léa s’effondra, elle parla de ce qui lui avait paru insignifiant. Dans les cendres de la maison brûlée, il y avait une photo d’elle enfant, image de son sourire qui s’adressait au photographe, absent de l’image, son père disparu depuis des années. Léa avait perdu le regard de son père conservé en creux dans la photo.  La petite image avait été pour elle une réserve d’amour qui l’avait aidée après la disparition de son père. S’est ouvert alors pour elle l’espace pour parler son lien à son père et son deuil non fait après la mort de ce dernier. Elle n’avait pas pu mettre de mots là-dessus, le silence est parfois une défense après un choc. Certains en parlent comme s’ils parlaient de quelqu’un d’autre. 

Une blessure ravive des blessures anciennes, parfois celles des générations précédentes qui n’ont pas pu être élaborées (secrets, non-dits, perceptions non intégrées, encryptées comme un corps étranger). Le vécu a pu rester enfermé dans le non-dit, oublié et omniprésent à la fois, et devenir un corps étranger. La difficulté est de faire passer le réel à la mémoire (au sens où une mémoire, c’est de l’inscription), seule susceptible d’amener l’oubli et l’apaisement. Le choc psychique peut provoquer la paralysie et l’échec de la pensée. « Contre une impression non perçue, il n’est pas possible de se défendre ». Parfois même l’Autre, le garant de la parole, ne tient plus.

 

Pour la psychanalyse, il y a un trauma de structure inaugural pour tout être humain : la détresse inaugurale du nouveau-né dont a parlé Freud : « l’hilfosigheit » hilfos : sans aide. L’enfant qui vient de naître rencontre un réel qui ne fait pas sens pour lui. Un monde qui lui est tout d’abord étranger, des zones d’ombres au bord du langage et l’opacité du corps pulsionnel, le sien et celui de l’autre. La pulsion, au plus intime du sujet, est vécue par l’enfant comme étrangère, elle ébranle sa tranquillité. Il est face à l’énigme de l’incontrôlable pulsion. Il rencontre un Autre qui ne répond pas à toutes ses exigences pulsionnelles et pas toujours à son appel. Dès sa venue au monde, l’enfant prend position face à ce qu’il rencontre. Il dit oui ou non à ce qui lui vient de l’Autre, il interprète ce qui lui est adressé. Le langage vient de l’Autre, encore faut-il y consentir. Il lui faudra trouver un recours, inventer un montage pour amadouer ce réel. Un travail psychique est requis, long processus dont les élaborations seront nécessaires à plusieurs reprises au cours des moments cruciaux de sa vie et des traumatismes rencontrés. L’événement traumatique renvoie chacun à son vécu de l’infantile, mais cette répétition n’est pas une réitération du même au sens où elle peut permettre d’inventer du nouveau.

 

Je vous propose un témoignage écrit dans le champ de la littérature : le roman de Dorothy Allison « Histoire de Bone » c’est un roman sur la classe ouvrière parlant aussi des problèmes de violence et de sexualité. C’est le récit d’une fille de douze ans, Bone, qui grandit en Caroline du sud dans les années cinquante. Allison rapporte dans ce roman le scénario que Bone, fouettée et violée par son beau-père, met en place : elle décrit avec minutie les objets dont elle se sert : elle utilise des bouts de ceinture usés de son beau-père dont celui-ci se servait pour la fouetter, des cordes à linge de sa mère et se masturbe en souvenir des corrections. Face à l’horreur de ce qu’elle vit, face à ce réel qui lui tombe dessus - la jouissance de l'Autre qui fait effraction pour elle - elle élabore une fiction où elle introduit des témoins et le fait d'être regardée : 

« J’imaginais que les gens regardaient que papa Glenn me battait, mais seulement quand ça ne se passait pas réellement. Quand il me battait, je hurlais, je donnais des coups de pieds et je pleurais comme la toute petite fille que j’étais. Mais quelques fois, quand j’étais seule et en sécurité, j’imaginais qu’il y avait des spectateurs. Il fallait qu’un groupe de gens regarde. En imagination, j’étais fière et provocante. Je fixais papa Glenn à mon tour, dents serrées, sans faire de bruit du tout, sans hurlement honteux, sans supplication. Les spectateurs m’admiraient et le détestaient. Ceux qui me regardaient m’aimaient. On aurait dit que j’étais battue pour eux. A leurs yeux, j’étais merveilleuse ».

Dorothy Allison décrit dans son ouvrage la construction imaginaire de Bone comme une technique de survie pour essayer de décoller de l’événement du viol afin de remettre en jeu de la subjectivation. Bone a recours à la construction d’une scène où l’imaginaire est introduit sous forme fictionnelle pour supporter l'effraction. Mais elle est hantée par la honte, honte qu'elle relie au fait d'être seule. Honte d’être confrontée seule à une jouissance inconnue ? Honte face à la jouissance de l'Autre qui la fait disparaitre comme sujet? Est-ce que la honte lui permettrait alors de ne pas disparaître comme sujet ?

Mais cette construction imaginaire qui essaye de border le gouffre ouvert par le trauma ne suffit pas Dorothy Allison écrit pour sauver sa vie. L’auteure est Bone et le témoin de Bone.

Elle a besoin d'un témoin en dehors d'elle-même.

Elle éprouve la nécessité de témoigner dans sa dimension publique, d'écrire quelque chose qui sera porté par un public, pour que l'intime passe au public.

Nécessité de transmission qui permet le passage de l’imaginaire à l’inscription symbolique avec la publication du livre, avec la nomination dans la publication du livre. Ce roman sera lauréat d’un prix national et inscrit dans les programmes des professeurs d’université. 

Ces tentatives successives d’écriture de Dorothy Allison : le livre écrit « Histoire de Bone » puis par la suite elle put écrire à la première personne une nouvelle qui porte seulement sur les fantasmes et la sexualité de Bone «  Private Rituals ». Est-ce une façon d’écrire les traces laissées par le premier réel rencontré dans la vie, redoublé par l’effraction du viol ? Ce qui s’écrit métaphorise ce qui a été vécu : ce qui a été vécu se métamorphose et lui permet de se désengluer de la jouissance où elle était prise et de l’enfermement dans une certaine solitude.

On peut repérer le nouage R.S.I. en train de se faire : comment le réel originaire et la scène du viol sont portés à la subjectivation par la construction imaginaire et symbolisés par l'écriture et la nomination.

 

Kathy Saada