FRERES ET SOEURS, D'UNE CULTURE À L'AUTRE

 

D’UNE CULTURE A L’AUTRE

 

La cure est un lieu où la question de la culture se pose : est interrogé comment notre inconscient qui est à la fois le plus intime et le plus ignoré de chacun de nous est lié au monde où nous nous inscrivons.


Le collectif inscrit sa marque par le biais du langage et de l’idéal du moi (valeurs transmises en jeu dans l’opération du refoulement des pulsions condamnées, lois d’un temps et d’un lieu ordonnées par les agents religieux, culturels et politiques).


L’inconscient de chacun n’est pas sans être fonction du discours général ou plutôt de la complexité des discours ambiants car une culture n’est pas homogène, « Elle n’est pas une mais multiple traversée de tensions et de contradictions entre ces modalités de liens sociaux que Lacan nomme discours ».(1)


La psychanalyse elle-même n’est pas hors du temps, hors d’une époque, hors d’une configuration politique et la position de l’analyste n’est-elle pas d’entendre et de faire entendre à l’analysant les cicatrices que garde la langue, celle qui accueille le trauma du sexuel, toujours doublé des effets ravageurs que l’homme inflige à l’autre, l’ennemi, le frère, le barbare et s’en trouve de ce fait blessée, mutilée, accidentée ; la langue est tissage des séismes de la grande histoire et des petites histoires singulières.


Au cours de la cure, l’analysant pourra découvrir, à partir de ses silences, de ses trébuchements de mots, (la venue du mot émerge de l’intime, de l’érotique), de ses bévues et lapsus qui font résonner le pulsionnel, de ses acting-out, de ses passages d’une langue à l’autre, de ses rires et de ses pleurs, d’une part, comment les discours dominants et familiaux avec leurs dénis, leur non-dits, l’impliquent dans ce qui fait impasse pour lui, et d’autre part, comment il s’en sert pour renoncer à ce qu’il désire.


Alors la dimension de la vérité subjective est fondamentale, ne serait-ce qu’à partir du fantasme dont un sujet se soutient sans le savoir et qu’il pourrait au cours d’une cure percevoir.
Les symptômes révèlent des jouissances rebelles aux régulations communes.


« Les symptômes peuvent être aussi dans une situation d’exil une tentative vivante plus ou moins réussie de ce processus de déplacement, à savoir consentir un écart avec le système culturel du pays d’origine pour pouvoir l’honorer et le faire vivre » (2).


Dès lors qu’un sujet se met en quête de la vérité recelée dans les symptômes dont il souffre et qu’il les interroge comme produits de l’inconscient, seront remises en question les certitudes qu’il a sur la manière de vivre son identité, ses origines, sa religion, sa sexualité.


L’expérience d’une analyse éclaire les signifiants culturels et familiaux à partir desquels nous nous sommes formés. Ils seront reconnus, déclinés, réinterprétés car ils servent d’assises aux fictions imaginaires.


Nous ne pouvons nous désolidariser du frayage qui a rendu possible un tel accès : là se situe la dette symbolique.
Mais il ne s’agit pas pas de fétichiser les paroles, les écrits envers qui nous sommes redevables car une fidélité qui se voudrait absolue ne serait qu’imaginaire tromperie ou injonction surmoïque tétanisante.


Le langage joue dans l’ambiguïté : le travail d’opposition, de différenciation et /ou de jeu entre ses propres signifiants peut permettre à un analysant, s’il y consent, un écart dans sa propre culture.


La culture dans la cure, n’est-ce pas cette ouverture dans la langue qui s’opère au cours d’une analyse ? Comme le poète qui invente un langage dans sa propre langue ou l’écrivain qui, selon l’expression de Deleuze, « taille dans sa langue une langue qui ne préexistait pas », l’analysant invente une nouvelle façon de nommer ce qui lui arrive.


L’inconscient est inventif et s’invente. Lacan disait : « Ce n’est pas du tout cuit »... « Il est à mitonner aux petits oignons ».

A charge pour l’analyste d’acquiescer au nouveau, de reconnaître la valeur de l’invention, parfois même de permettre qu’elle soit nommée. A une patiente qui me décrivait comment elle entendait les craquements de son psoriasis sur la main, je disais « votre corps dit quelque chose » à quoi elle me répondit « non, il ne dit pas, il fabrique ».


A charge aussi pour l’analyste d’écarter les catégorisations nosographiques, raciales, sexistes, communautaristes et de ne pas juger la personne qui vient faire une analyse. Ce qui est très difficile car nos convictions et préjugés ferment notre écoute et peuvent nous faire refouler les signifiants de l’analysant ou l’empêcher de les décliner. Ainsi, aussi bien Octave Mannoni que Freud ont reconnu leur achoppement.


-Octave Mannoni racontait qu’au début de sa pratique analytique, il avait été tenté de dire à un patient juif, qui se trouvait en difficulté avec sa judaïté, qu’il n’existait pas réellement des juifs, que ce n’était qu’un mot, une étiquette que les nazis lui avaient collée sur le dos, enfermant par là la relation transférentielle dans une relation imaginaire et empêchant le patient de décliner de manière singulière ce signifiant.


-Freud lui-même s’est beaucoup interrogé sur ses propres préjugés qui avaient pu heurter Dora de manière à ce qu’elle s’en aille. Freud reconnaît qu’à cette époque-là, il était atteint d’un préjugé face aux relations qui pourraient laisser penser à de l’homosexualité qui sont souvent présentes dans l’hystérie. Effectivement ce préjugé sur l’homosexualité était fonction d’un contexte social, mais probablement aussi une question personnelle pour Freud.


Si l’analyste permet à l’analysant de laisser jouer ses signifiants, l’hétérogénéité de la culture lui apparaîtra. Le romancier Edouard Glissant(3) se réfère à Deleuze et à l’ « identité rhizome» qui refuse l’enracinement unique.


Pour lui, la créolisation est rencontre de cultures, processus qui ne cessent pas d’ouvrir sur de l’imprévisible. Il écrit : « Ce qui importe, c’est la manière de parler sa propre langue, de la parler fermée ou ouverte, de la parler dans l’ignorance de la présence des autres langues ou dans la prescience que les autres langues existent et qu’elles nous influencent même sans que nous le sachions. Ecouter l’autre, les autres, ajoute-t-il, c’est élargir la dimension spirituelle de sa propre langue, c’est-à-dire la mettre en relation ».


N’est-ce pas ce que tentent les jeunes de banlieue qui inventent une langue faite d’arabe, de verlan et de vieux français ? Face au discours qui use d’une langue qui les fige dans une exclusion ségrégative, faisant surgir l’illusion d’une identité ravageante – « Ce ne sont pas des jeunes, ce sont des racailles et des voyous », les jeunes se trouvent réduits dans la langue à une tache à « nettoyer au karcher ».


A travers les piercings et les tags, le rap et le hip-hop, ces jeunes n’essaient-ils pas de nouer jouissance du corps et langage, la voix et le regard articulés au corps, aux mots, d’introduire un renouvellement de la parole et de la sensibilité qui font bouger le système de représentation.


« Trouver une langue », énonce Laura dans le film L’ésquive, réalisé par Abdellatif Kechiche. Cette jeune fille parle la langue de la cité, chargée de violences et d’insultes parce qu’elle lui permet, dit-elle, de « prendre position» dans la langue. Elle ne refusera pas la langue de l’Autre, s’émerveillant de la langue de Marivaux (elle joue dans une pièce : les jeux de l’amour et du hasard)


Son amoureux Krimo sera plus embarrassé. Le film nous montre que, même si ces jeunes veulent se rassembler dans cette langue, ils sont tous singuliers.
Le réalisateur parle d’événement culturel, linguistique : leur langue est belle, riche en symboles, nourrie de mots de leur langue d’origine ou résonnent les mots véhiculés par le désir de ceux qui les ont mis au monde. Il donne l’exemple d’une jeune fille qui lui avait raconté une histoire magnifique du point de vue du rythme, du langage, de l’humour. «

Ecris-la », lui dit-il.


Et quand elle l’a écrite, ça avait perdu de sa force. Alors il lui a suggéré de l’écrire debout, dans le mouvement même de son corps vivant, avec ses mots. Et elle a retrouvé alors la musicalité, l’harmonie.


Avait-elle du mal à investir d’une manière pulsionnelle cette langue imposée par la colonisation ?


D’UNE SOEUR A L’AUTRE

Nos analysants nous parlent du caractère sans pareil de l’amour entre frères, entre sœurs, entre frères et sœurs. Amour dont l’empreinte marque toute une vie. Dans une fratrie de « brothers and sisters » comme le dit Marguerite Duras, deux se choisissent dans un lien particulier. La place de l’Autre maternel est souvent importante dans cette relation si forte entre deux frères, deux sœurs, entre un frère et une sœur.


Aussi, pourrais-je étayer le lien entre deux soeurs à partir du récit biblique de Rachel et Léa.


Rebecca, mère de Jacob, l’incite à quitter le pays pour fuir la violence de son

frère Esau (achetant pour un plat de lentilles son droit d’aînesse à son frère Esau, Jacob s’était fait bénir à la place de celui-ci avec la complicité de sa mère).


Elle l’envoie chez Laban, son frère à elle, père de Rachel et Léa.
Rachel était destinée à Jacob, et dès qu’il la vit, il l’aima tout de suite.

Il devra néanmoins travailler sept ans pour Laban avant de pouvoir épouser Rachel.
Le soir des noces Laban substitue à Rachel sa sœur Léa son aînée.


Les commentaires disent avec la complicité de Rachel : elle a aidé sa sœur en lui révélant les signes que Jacob et Rachel avaient convenus entre eux pour se prémunir contre les ruses possibles de Laban. Un midrash va même dire qu’elle se serait cachée sous le lit pour parler à la place de Léa pour être sure que Jacob ne la reconnaisse pas.


Au réveil, Jacob est furieux d’avoir été trompé. Laban de lui dire : « ce n’est pas la coutume chez nous de donner la cadette avant l’aînée » ; et d’ajouter
« Complète la semaine de celle-ci et nous te donnerons celle-là aussi pour le service que tu feras pour moi encore sept autres années ».


Léa eut des enfants, mais Rachel n’avait pas enfanté pour Jacob et fut jalouse de sa sœur. Elle dit à Jacob : « apporte moi des fils sinon je suis morte ».
La colère de Jacob s’enflamma contre Rachel ; il lui dit : « suis-je à la place d’Elohim qui t’a refusé le fruit du ventre ».


Les commentaires du midrash disent qu’il ajouta « Tu peux faire ce que fit ma grand-mère : elle a introduit une rivale dans sa maison ».

Rachel dit à Jacob ; « Voici ma servante Bilha, va vers elle. Elle enfantera sur mes genoux et je serai construite moi aussi par elle ».


Comme Sarah, Rachel devint mère par l’intermédiaire d’une servante qui enfantera deux fils. Rachel dit : « c’est une lutte de Dieu que j’ai entreprise contre ma sœur et pourtant je triomphe ».

La rivalité entre Rachel et Léa connaît un tournant décisif autour des mandragores cueillies par Ruben le fils de Léa. (Ces plantes avaient selon le Zohar la réputation de favoriser la fécondation naturelle).


Rachel dit à Léa : « Donne moi je te prie, des mandragores de ton fils ». Léa lui répondit : « N’est-ce pas assez que tu te sois emparée de mon époux sans prendre encore les mandragores de mon fils ». Rachel de dire : « Eh bien Jacob reposera cette nuit avec toi en échange des mandragores de ton fils ».


Quelques temps après le seigneur se souvint de Rachel elle conçut un fils puis un second.

Ce récit biblique révèle la structure, fait apparaître la difficulté de la construction narcissique imaginaire. Mettre en relation celui ou celle à qui on parle avec sa propre image nécessite un certain nombre d’opérations symboliques mais aussi imaginaires.


Le moment du miroir se déplie en plusieurs opérations :
La constitution et le maintien de l’image dépendent de l’appui symbolique que l’Autre lui apporte. L’enfant devant le miroir va se retourner vers l’adulte pour attraper son regard (il y a échange de regards) et entendre ses paroles, pour accrocher au désir de cet Autre cette part de lui-même qui échappe au miroir.


Ce signe de l’assentiment de l’adulte, accompagné de paroles, lui permettra de ne pas être captif de cette image. C’est le regard et les paroles de l’Autre qui font tenir l’image. C’est le point d’accrochage hors miroir, l’identification symbolique, qui offre la possibilité de réglage de l’identification imaginaire.


Mais aussi sans la mise en œuvre assurée de cette relation narcissique, la pratique de l’altérité du grand Autre n’est pas établie.
Quand est-il de la substitution de Léa à Rachel ? Il me semble que cela met en évidence l'effet d'aliénation : l’image du corps c’est avant tout l’image de l’autre.
Pour sortir de l’engluement spéculaire, il faut un frère, pas forcément au sens biologique.


Nous verrons que ce terme de frère naît d’une conjonction structurale de l’imaginaire, du symbolique et du réel.
Tant que l’image du frère ne joue que son rôle primaire, le moi se confond avec cette image qui le forme et l’aliène : la captation spéculaire abolit le sujet dans l’autre (4).


Il y a seulement intrusion primordiale de l’image de l’autre. La violence dont le frère fait l’objet est consécutive non pas à une rivalité vitale mais à une identification mentale : si l’autre est moi pour partie, il me révèle ce moi-même mais dans le même mouvement, puisqu’il est autre il me l’arrache.


Le sujet est agressé par l’image de lui-même dont il est exclu. L’image de son frère révèle au sujet que l’objet du désir, c’est l’autre qui s’en satisfait (temps de l’ « invidia »), lui révèle que cet objet, il en est fondamentalement manquant. L’image de la possession de l’objet par son frère peut être pour le sujet une expérience destructrice, elle peut révéler le sujet comme désirant car l’objet est produit là comme radicalement perdu.



A suivre le chemin d’un sujet qui s’engage dans la jalousie, le moi pourra se constituer, une concurrence (qui implique à la fois rivalité et accord) avec l’autre se produira en même temps que se substituera à l’objet maternel (le sein dont jouit le petit au regard du grand qui vient d’en être privé) un objet de la connaissance et socialisé.



La jalousie en faisant intervenir un tiers fait décoller le sujet de l’autre spéculaire auquel il s’identifie. Passer de l’intrusion à la rivalité pourra moduler la haine destructrice. Chacun inventera l’élaboration de cette jalousie. La jalousie normale est un deuil disait Freud. Elle est un pas douloureux mais nécessaire qui nous pousse hors d’un espace maternel. Elle a un caractère structurant.


Il y a du frère présent dans les avatars de chaque structuration du moi. La jouissance jalouse « la jalouissance » n’est pas éprouvée seulement au temps de l’enfance. Elle revient pour chacun au travers des rencontres ou le désir est vu dans l’autre sous la figure du rival ou celle de La femme. Elle revient comme le souligne Freud dans les rêves des analysants.


Affronter la jalousie, trouver le pas au-delà requiert des détours pour ne pas s'enliser dans la jalousie.
Devenir frères, au sens où nous sommes « fils du discours » ou ce qui nous serait semblable serait cet exil dans la langue que nous avons en commun, est un long chemin. Nombreuses sont les difficultés rencontrées qui peuvent amener à des impasses de l’identification narcissique imaginaire.


-La mort d’un frère ou d’une sœur avant la naissance d’un enfant peut entraîner pour ce dernier des identifications bousculées, des arrêts sur image. L’enfant peut rencontre un regard absent, un regard absenté dans la perte de l’autre. Cette absence peut être transmise telle quelle, non dialectisée, non élaborée d’une génération à l’autre.


L’enfant va rencontrer le regard de sa mère dirigé vers le frère mort, l’image de l’enfant mort devient objet de jalousie. Comment entrer en rivalité avec un enfant mort ? Arrêt sur image, arrêt sur le désir vu dans le regard maternel qui peut être interprété comme fermé sur le souvenir ne renvoyant pas sur un ailleurs.


Une jeune fille me disait que face à ce regard endeuillé de sa mère , elle avait pu trouver appui auprès d’un frère dont le regard venait pallier la défaillance de l’Autre maternel. Mais l’idéalisation du frère peut aussi immobiliser en une identification pétrifiante


-Les parents peuvent introduire de la perversité dans le jeu normal de la jalousie entre les frères et sœurs.
Une femme me parlait de sa mère en disant qu’elle brûlait ses enfants à la flamme de la jalousie. Elle s’ingéniait à offrir à l’un de ses enfants le jouet que l’autre la suppliait de lui acheter.


Elle comblait de présents la benjamine et jetait dans le désespoir celle des filles qui lui tenait tête et qu’elle accablait de sarcasmes. Ses cadeaux plongeaient la benjamine dans les affres de la culpabilité, elle courait les donner à sa sœur pour se faire pardonner la préférence dont elle était l’objet.


-La mort des parents, l’héritage réveille les rancoeurs. Se rappelle à l’héritier l’existence d’autres héritiers. Il peut y avoir plusieurs formes de réactions : celui qui ne demande rien pour être unique, ceux qui restent dans l’indivision là ou le droit successoral notifie la différenciation.


La mort d’un parent peut être l’occasion d’affirmer une position singulière : ainsi cet homme qui avait perdu sa mère à l’age de onze ans mort dont le père n’avait jamais pu parler. Parler de sa mère était aussi tabou pour lui.


La mort de son père lui a permis, disait-il, de sortir de la langue familiale, d’affronter la rivalité avec son jeune frère (pour qui jusqu’alors il avait été le protecteur) autour d’une maison à l’étranger, lieu d’amour du père et de la mère, lieu de la mort de la mère.


-Quand des parents n’ont pas pu élaborer leur propre jalousie infantile cela rend les choses très difficiles pour leur enfant.
Il y a quelques années sont venus me consulter les parents de David petit garçon de 7 ans car ce dernier était extrêmement jaloux et agressif vis à vis de sa petite sœur de 4 ans.


J’ai reçu dans un premier temps les parents qui m’ont dit très peu de choses, la mère insistant sur la jalousie de son fils qu’elle ne comprenait pas car « on les aime pareil », me disait-elle.
J’ai écouté alors David seul : il semblait rongé de l’intérieur.


Manifestement ses parents ne pouvaient accueillir sa jalousie comme l’expression d’un conflit et l’aider à faire de la violence pulsionnelle qui l’habitait autre chose que de la destruction.


Au lieu de mettre des mots face à son désarroi ou à ses réactions agressives, ils le blâmaient, avaient des interventions conventionnelles. David avait trouvé dans le transfert un refuge pour ses émotions. Il n’avait plus peur d’être envahi par elles, d’en éprouver la violence car il avait trouvé un accueil qui les humanisait, des mots qui l’apaisaient.


Au bout de quelque temps où il s’est agi pour ce petit garçon de mettre en mots, de revivre en paroles et en affects sa jalousie, David a pu dire à sa mère qui, d’après lui, ne savait pas dire non à sa fille – la petite sœur de David – « Tu n’as aucune autorité, j’espère que je ne serais pas comme toi plus tard ».


La mère, inquiète des propos de son fils, me téléphone. Je l’invite à venir m’en parler. Elle me relate alors que sa propre mère avait une nette préférence pour sa sœur, que sa mère faisait sans arrêt des comparaisons entre ses enfants et ceux de sa sœur en dévalorisant les siens au point que quand elle a été enceinte de son troisième enfant, son mari lui a dit : « Je préfère que tu avortes, je ne supporterai plus que tes parents fassent encore des comparaisons ».


Elle en parlait sans affect comme s’il s’agissait de quelque chose d’extérieur à elle- même. Elle ne pouvait pas subjectiver ses sentiments, elle ne pouvait pas prendre conscience de ses pensées qui faisaient l’objet de refoulement et se transmettaient silencieusement.


Cette femme n’a pas pu affronter la rivalité avec sa sœur : elle ne pouvait pas aider son fils à élaborer la sienne. Elle s’était contentée de regarder la scène, elle continuait à regarder la scène entre son fils et sa fille. Elle n’était pas vraiment sortie de l’espace maternel.


Je continue les séances avec l’enfant et quelque temps après sa mère me rappelle en me disant : « Je suis terrifiée, David m’a dit : Je vais mourir, est-ce ce que tu veux ? ».


Je lui propose à nouveau de la rencontrer. Elle aborde sa peur de la mort, le fait qu’elle ne pouvait pas en parler. Elle parlera pour la première fois de son rapport à sa mère (à qui elle téléphonait trois fois par jour) en disant que c’était une sainte, qu’elle lui donnait toujours de bons conseils.


Elle s’autorisait un écart grâce à sa belle-mère dont elle se plaignait : « Mon mari lui est très soumis », disait-elle.

A faire retour à l’épisode de la substitution entre Rachel et Léa, on peut noter que la mère est absente du récit ; on peut imaginer que du fait de son absence, le lien entre les sœurs a rejoué la relation mère-fille avec l’illusion d’harmonie et de similarité d’image.


Une femme reste plus ou moins captive du miroir. Son image a quelque chose de vacillant, fragile, dépendant. L’intervention de Laban permet une séparation : il nomme et rappelle le respect du droit d’aînesse : « ce n’est pas l’usage dans notre pays, de marier la cadette, avant l’aînée ».


La lutte agressive entre elles apparaît dans un premier temps chez Rachel quand Léa a des enfants alors qu’elle est stérile, ce qui met en évidence la disparité de leurs positions; ensuite chez Léa, quand elle crie sa souffrance et son ressentiment caché à sa sœur car Jacob aimait Rachel et le Zohar reconnaît qu’elle ne permettait pas souvent que Jacob aille vers Léa.


Un contrat devient possible entre elles : les fruits qui pourraient favoriser la fécondation de Rachel contre une nuit de Léa avec Jacob.
Quelques temps après le seigneur se souvint de Rachel, elle conçut un fils puis un second.

Il semble qu’on assiste à un apaisement entre les deux sœurs autour de la transmission.


Echange et sublimation circulent.
On voit aussi dans ce récit biblique les prémices de la gestation pour autrui. Rachel dit : « elle enfantera sur mes genoux et je serai construite moi aussi par elle ».


La mère porteuse, servante de Rachel, collabore à la naissance des tribus.
Les enfants seront inscrits dans l’ordre symbolique.
Quand Rachel dit « je serai construite moi aussi par elle ». Il ne s’agit là ni de l’ordre symbolique, ni d’une identification spéculaire à une semblable mais plutôt du réel du corps : prendre racine dans le corps de l’autre.


C’est dans la rencontre des mots avec le corps que l’être humain se constitue. Ces mots sont opérants car ils sont érotisés, liés au sourire, aux caresses, au regard, à l’odeur, au contact de la peau, au rythme de la voix de la mère et/ou de la soeur.


Kathy SAADA


(1) Franck CHAUMON, Colloque organisé en novembre 2007 par Réciproques (France), GAREFP (Martinique), Nafida (Maroc) – publication interne, « Acte analytique – Incidents de la culture ».


(2) Okba Natahi, « Inhibition et cultures », l’Harmattan, 1998.

(3) E. Glissant, « le discours antillais », publié chez Folio, Essais, édition Gallimard , 1997. (4) J. Lacan, « Les complexes familiaux », Navarin, 1984.